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lubies et obsessions d'un âne debout

Mes lubies et mes obsessions, au gré de mes humeurs et de l'air du temps.

Comment va le bâtiment (4)

Publié le 24 Août 2010 par âne debout in témoignage

Voici quelques années, j'étais encore en activité, j'ai éprouvé le besoin d'écrire un témoignage sur mon expérience d'entrepreneur du bâtiment. J'avais prévu une dizaine de chapitres. J'en ai écrits un peu moins et ça m'étonnerait, maintenant que je suis passé à autre chose, ça m'étonnerait que je me remette à l'ouvrage.

Je publierai peu à peu ici les quelques chapitres écrits.

 

Après avoir publié un avant-propos vous présentant succintement mon parcours, je vous ai parlé des dossiers payants que nous devons acquérir pour faire un devis et je vous ai montré comment nous devions cotiser à une caisse de congés payés qui nous coûte très cher. Aujourd'hui, je vous parle des travaux supplémentaires.

 

 

travaux-3      Imprévus et oubliés

 

 

  

 

Il est très difficile, voire parfois impossible, pour un architecte de prévoir, sur plans, tous les détails d’un bâtiment. Il n’est donc pas rare de se rendre compte, en cours de chantier, de l’impossibilité de réaliser un ouvrage de la façon dont il a été prévu et donc chiffré.

 

Je vous donne quelques exemples :

L’architecte ne peut pas être spécialiste de tout : gros œuvre, couverture, étanchéité, menuiserie, plomberie, chauffage, électricité etc. On fait donc appel à des bureaux d’étude spécialisés en béton et fluides notamment. Chacun de ces spécialistes refait ses propres plans en y incluant les tracés et cotes des ouvrages de sa spécialité. Le bureau d’étude béton prévoit des poutres en béton aux emplacements et aux sections qu’il estime nécessaires à la bonne tenue de la structure. Le bureau d’étude fluides prévoit les emplacements des appareils et le tracé des réseaux de gaines, fourreaux et câbles sur l’ensemble du bâtiment.

Chacun de ces bureaux d’étude fournit ses propres plans qui, normalement, doivent se superposer aux plans de l’architecte sans remettre ceux-ci en cause. Il en est heureusement ainsi dans la plupart des cas. Il arrive pourtant que cela ne se passe pas aussi bien.

J’ai en mémoire l’exemple d’un chantier assez important où je devais réaliser les plafonds à la hauteur de 3 m. Les menuiserie extérieures en aluminium montaient jusque 3 m. Les plafonds devaient donc se positionner juste au dessus. Nous avions un plénum (espace entre la dalle supérieure et le plafond suspendu) suffisant pour loger tous les câbles, fourreaux et gaines. Or, le bureau d’étude béton a estimé, certainement à juste titre, que la dalle prévue devait être renforcée par de grosses poutres en béton, lesquelles venaient donc occuper l’espace du plénum. Les câbles et fourreaux devant tout de même trouver leur place et ne pouvant pas passer au travers des poutres béton, au risque de les affaiblir, devaient donc être positionnés en dessous. Tout cela ayant été décidé et donc réalisé, personne n’a pensé que l’on n’avait plus les 3 m disponibles pour poser le plafond suspendu.

Qu’à cela ne tienne, on va positionner le plafond à 2,90 m. Ce n’est pas pour 10 cm. Et puis, un plafond à 2,90 m, c’est bien suffisant pour ce genre de locaux. Pourquoi diable l’avait-on prévu à 3 m ?

Seulement, il y a un problème et je sens que vous l’avez deviné, vous qui êtes très attentifs : le plafond ne passe plus au dessus des menuiseries extérieures. Effectivement, avec ce nouveau tracé, le plafond arrive dans les vitrages des menuiseries extérieures. Que fait-on ?

Il y a certainement une solution. Il y a toujours une solution. On convoque illico l’entreprise de plafonds suspendus, moi en l’occurrence, et on étudie la question :

1ère solution : on fait le plafond à 2,90 m et on exécute en périphérie une remontée en biais tout le long des façades pour arriver à 3 m.

- D’accord Monsieur l’architecte, mais il y aura un surcoût consécutif au temps de main d’œuvre supplémentaire. Les ouvriers exigeant, ces ingrats, d’être payés et, la main d’œuvre représentant une part très importante du prix de vente, je ne peux pas faire cela gratuitement.

- Ah non Monsieur l’entrepreneur, je ne pourrai pas faire signer un avenant en plus-value au maître d’ouvrage. Et en plus ce n’est pas très beau cette oblique parmi les horizontales et les verticales de mon bâtiment. Cela détruit le concept architectural de cette opération.

2ème solution : on fait le plafond à 2,90 m et on réalise une remontée verticale de 10 cm écartée de 50 cm environ de la façade et on finit avec une bande de plafond horizontal à 3 m.

- D’accord, Monsieur l’architecte, mais il y aura un surcoût plus important consécutif au temps de main d’œuvre plus important et à la surface supplémentaire de plafond correspondant à 0,10 m multiplié par la longueur des façades, mon fournisseur exigeant, cet ingrat, que je lui paie la totalité des matériaux que je lui achète.

- Ah non, Monsieur l’entrepreneur, je ne pourrai pas faire signer un avenant etc. etc. etc.

- Alors que fait-on, Monsieur l’architecte ?

- Hé bien, Monsieur l’entrepreneur, je choisis la 2ème solution mais je n’accepte pas de plus-value.

Qui a fait une erreur dans cette affaire ? L’architecte ? Le bureau d’étude béton ? Moi ? Aurais-je dû voir sur plan que la dalle aurait besoin de poutres d’une telle section et compter la plus-value dans mon devis de plafonds ? Si j’étais ingénieur béton, que j’avais prévu cette plus-value (idée insensée) et que je l’avais comptée dans mon devis initial, mon entreprise n’aurait probablement pas été retenue comme adjudicataire parce que cela aurait forcément échappé à l’un de mes concurrents et il aurait emporté l’affaire parce que moins cher. En ce cas, c’est lui qui vous raconterait cette histoire maintenant car il aurait bien fallu qu’il y passe comme j’y suis passé.

Avez-vous compris que j’ai eu cette affaire parce que mon offre était la moins chère ? C’était un appel d’offres public. On en reparlera.

Que puis-je faire ? Bien entendu je peux me battre, ne pas accepter. Certainement je suis dans mon bon droit. Évidemment je finirais par avoir gain de cause devant un tribunal et le responsable serait identifié et j’obtiendrais le juste paiement de mon travail.

Mais si je fais cela, je me fâche avec l’architecte et il ne travaillera plus avec moi. Si je fais cela, je retarde le chantier qui débordera du planning signé et réputé accepté par tous les intervenants. Ce dépassement entraînera l’application de pénalités de retard (sujet que l’on évoquera plus loin) à toutes les entreprises. Toutes les entreprises se défendront en arguant du fait qu’elles ne sont pas responsables du retard. Bref, si je fais cela je me mets tout le monde à dos.

- Acceptez de bon cœur, Monsieur l’entrepreneur, je vous revaudrai cela sur un autre chantier.

"Je vous revaudrai cela sur un autre chantier". Combien de fois ai-je entendu cette phrase ?

Est-ce que ça se passe comme ça dans les autres domaines d’activité ? Je ne le pense pas. Si je fais fabriquer un meuble en fournissant les dimensions et qu’au moment de l’installer je me rends compte qu’il est trop haut ou trop large pour l’emplacement prévu parce que j’ai mal pris mes mesures, est-ce que le vendeur me le modifiera gratuitement ? Je ne le pense pas et il aurait raison.

Bien sûr tout est rapport de forces mais quand on est choisi parce qu’on est le moins cher et qu’en plus on nous demande de réaliser gratuitement des travaux consécutifs à des oublis ou erreurs de tierces personnes, avouez que cela énerve.

Il m’arrive de proposer de moi-même des travaux gratuits. Le même cas que celui que je viens de vous exposer m’arriverait avec un bon client, un client fidèle, un client satisfait de mes précédentes prestations, pour qui je réalise tous les plafonds suspendus et qui ne cherche pas à obtenir de moi le prix le moins élevé mais qui me choisit parce qu’il sait qu’il aura de bonnes prestations, je ne poserais même pas la question de savoir s’il me paiera la plus-value. Je réalise les travaux réparant le malencontreux imprévu et ne lui demande rien. C’est un geste commercial normal entre gens de bonne compagnie. Si je confie la totalité de l’aménagement de ma maison au fabricant du meuble, peut-être modifiera-t-il gratuitement le meuble trop grand.

J’embête probablement les profanes, les lecteurs qui ne sont pas du bâtiment, avec mes histoires de plafond suspendu à 2,90 m ou à 3 m, mais j’ai à cœur de faire savoir comment se passent les chantiers et le peu de considération que l’on y trouve à l’égard des entreprises. Cet exemple vaut parce qu’il est significatif de cet espace particulier qu’est le chantier et j’en aurais bien d’autres, et des pires,  à vous soumettre.

En voila un autre :

Un jour, l’un de mes ouvriers me prévient qu’il n’aurait pas assez de dalles de plafond pour finir le chantier. Je m’en étonne et en contrôlant le plan et en refaisant les calculs, je m’aperçois qu’un bureau a été oublié par le métreur : 8% de la surface totale. Un bureau qu’il faut bien terminer comme les autres. Je fais livrer le complément, mon ouvrier fait le travail et, lors de la réunion de chantier suivante, j’avise l’architecte de cet oubli.

- Parlez-en au maître d’ouvrage mais les métrés qui vous sont fournis ne sont pas contractuels et vous devez les vérifier.

Je le sais cela. C’est écrit en toutes lettres dans les pièces du dossier : "L’entrepreneur est tenu de vérifier les métrés et, le prix étant ferme, global, forfaitaire et définitif, les réclamations ultérieures pour erreur ou omission ne seront pas prises en compte", ou quelque chose comme ça.

Il faut savoir que le métreur qui s’est trompé est quand même rémunéré, par l’entreprise adjudicataire, au prorata du montant du marché. En général 2 à 3%. Pourquoi me fournir et me faire payer des métrés si je dois les refaire ? Tout le monde peut se tromper. Mais c’est encore l’entreprise qui en fait les frais.

J’en ai parlé au maître d’ouvrage. Il m’a répondu : "L’entrepreneur est tenu de vérifier les métrés et, le prix étant ferme, global, forfaitaire et définitif, les réclamations ultérieures pour erreur ou omission ne seront pas prises en compte", ou quelque chose comme ça. Je ne peux rien faire. Pourtant le maître d’ouvrage a bien eu un plafond suspendu dans tous ses bureaux. Si le métreur ne s’était pas trompé, le lot plafond lui aurait coûté 8% de plus. Si j’avais vérifié les métrés avant et que j’avais rectifié la surface indiquée, mon offre aurait été supérieure de 8%. Mais certainement que l’un de mes concurrents n’aurait pas vérifié les métrés et je n’aurais pas eu l’affaire. Remarquez, cela aurait été préférable parce qu’avec 8% à mes frais ce chantier m’a fait perdre de l’argent. Il est bien rare que la marge nette atteigne ce pourcentage dans le résultat d’un chantier obtenu sur appel d’offres public.

Sur une autre opération, le métreur du cabinet d’architecture a oublié 3 puits de jours. Les puits de jour, au droit des châssis de toit, sont demandés, selon les cas, au menuisier, au plâtrier plaquiste ou au plafonneur. Ici, à personne. L’architecte a convoqué le plaquiste et moi pour nous dire premièrement qu’il avait licencié son métreur incompétent et deuxièmement qu’il ne pouvait pas ajouter 1 centime de plus-value au maître d’ouvrage. Ne nous proposant pas de nous payer sur ses propres deniers, il attendait donc que l’un de nous se propose de réaliser les puits de jour gratuitement. Le plaquiste ayant refusé tout net, l’architecte s’est alors tourné vers moi et m’a dit : "je vous revaudrai cela sur un autre chantier". J’étais débutant. C’était peut-être la première fois que j’entendais cette phrase. J’ai accepté.

J’ai pensé que j’allais m’en faire un ami dans le métier, qu’il s’arrangerait pour favoriser mes devis auprès de ses futurs clients, qu’il mettrait en avant ma compétence et ma conscience professionnelle pour faire passer la très légère différence de prix par rapport à mes concurrents. J’attends toujours le renvoi d’ascenseur. Pour chaque affaire qu’il m’a proposée par la suite, il a exigé que je sois le moins cher. Comment voulez-vous que je récupère mes 3 puits de jour ?

Aigri ? Pas du tout. La vie continue.

 

 

 

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